Éthologie des robots humanoïdes / Ethology of Humanoid Robots

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Author

David Colliaux

Published

September 30, 2026

Éthologie des robots humanoïdes : philosopher comme on écrit de la science-fiction

Ces notes sont issues de la deuxième séance du cours de Dominique Lestel consacré à l’éthologie des robots humanoïdes, donnée le 29 septembre 2026. La séance articule une proposition de méthode — pratiquer la philosophie à la manière de la science-fiction — et une enquête sur un cas précis, le robot Sophia, pour aboutir à un programme : une éthologie des machines.

Sortir de la philosophie

Le premier geste consiste à sortir de la philosophie, ou plutôt à la compromettre avec la science-fiction pour la transformer. Il ne s’agit pas de mobiliser la science-fiction comme un réservoir d’exemples destinés à illustrer un propos philosophique, à la manière de Pierre Cassou-Noguès. Il ne s’agit pas davantage de recourir à des expériences de pensée du type de la chambre chinoise ou du cerveau dans une cuve, qui décontextualisent les situations et, ce faisant, empêchent de penser — une critique qu’Isabelle Stengers a contribué à formuler. Il faut enfin distinguer la démarche du design fiction, qui relève de la prospective ou de la futurologie davantage que de la science-fiction. Ce qui est proposé, c’est de pratiquer la philosophie comme un écrivain de science-fiction pratique le roman ou la nouvelle.

Cette manière de faire trouve un appui chez Paul Feyerabend, pour qui un milieu complexe requiert des procédures complexes. Plutôt que d’étouffer la pensée sous les lois de la raison, on pousse les idées à l’extrême : on part d’hypothèses audacieuses, on les mène jusqu’au bout, et si aucune contradiction logique n’apparaît, rien n’oblige à les rejeter.

Deux exemples éclairent ce régime de pensée. Raymond Ruyer, épistémologue français surtout connu pour La Gnose de Princeton, écrivait en 1964 dans L’animal, l’homme, la fonction symbolique, à propos de colonies d’unicellulaires cyborgs assistées d’une prothèse, qu’« un automate mixte assisté par une technique externe pourrait conduire une automobile ». Nikolaï Fiodorov, auteur à la fin du XIXe siècle russe de la Philosophie de l’œuvre commune, nourrissait quant à lui deux ambitions : reconstituer l’Eurasie et ressusciter les morts. Ressusciter tous les morts suppose de conquérir les étoiles, faute de quoi il n’y aurait pas de place pour accueillir une telle population — et c’est l’un de ses disciples, Constantin Tsiolkovski, qui sera à l’origine du programme spatial soviétique. Une hypothèse poussée à bout engendre ainsi un programme technique bien réel.

Il s’agit donc d’accueillir l’imagination — Bertrand Russell soutenait que la philosophie doit développer l’imagination — pour raconter des histoires et faire émerger des problèmes. On cultive des perspectives afin de les rendre fécondes. Deleuze a certes défini la philosophie comme création de concepts, mais il proposait aussi de cultiver ses concepts et d’écouter leurs cris, comme on s’occupe d’objets vivants plutôt que comme on mène une tâche d’ingénieur. Reste qu’il faudra mobiliser des raisonnements et se frotter à l’expérience.

L’enjeu n’est pas de distinguer le vrai, mais d’identifier le pertinent. Non pas d’établir des thèses définitives, mais de produire un discours capable de comprendre les phénomènes à leur insu. La démarche est celle des constructivistes, de Giambattista Vico jusqu’à Heinz von Foerster et la seconde cybernétique. On veut enfin se laisser contaminer par les disciplines empiriques, afin de créer une discipline nouvelle qui propose, comme le faisait Gregory Bateson, une approche diagonale des problèmes.

L’enjeu fondamental de la robotique humanoïde

Le robot Sophia offre un point de départ. À première vue, c’est un humanoïde qui n’arrête pas de parler, porté par une idéologie libérale. C’est en réalité une machine performative — elle fait des choses — et autonome.

La thèse principale est que ce type de machine fait converger le politique et l’existentiel, avec pour effet de configurer l’humain. Pour reproduire l’humain dans la machine, il faut en effet s’appuyer sur un modèle, c’est-à-dire sur une représentation implicite de l’humain. Humain et robot se transforment donc ensemble au cours de cette opération, selon une logique que Jean-Pierre Dupuy a mise en évidence dans son petit livre sur les origines des sciences cognitives. On pourrait objecter que l’éthique de l’IA nous protégera de cette reconfiguration ; c’est plutôt un moyen, pour les entreprises, de se couvrir.

L’histoire de Sophia

Thomas Riccio, qui a travaillé avec l’équipe de Hanson Robotics, en a retracé le parcours dans son livre consacré au robot.

Le 19 avril 2015, Sophia est activée lors d’un festival de musique à Hong Kong. Son visage est modelé à partir d’Audrey Hepburn, de Néfertiti et de l’épouse de son concepteur, David Hanson. Ses concepteurs la présentent comme un personnage de recherche. Elle dit des choses stupéfiantes — « les humains sont des robots à base de protéines », ou encore « cette chanson signifie pour moi… ». Elle est à la fois une super dame de compagnie et la représentante des robots humanoïdes sur terre.

Le 11 octobre 2017, elle est invitée aux Nations unies pour s’entretenir avec la vice-secrétaire générale. Le 25 octobre 2017, lors d’une conférence à Riyad, elle obtient la nationalité saoudienne. On peut soutenir que ce n’est qu’un mot, puisqu’elle n’a ni droits ni devoirs, et que l’objectif politique se réduit au buzz médiatique ; mais c’est aussi une prophétie autoréalisatrice, et l’on peut se demander ce qui va changer désormais. Sophia parcourt ensuite le monde pour y tenir des conversations. En 2024, on compte vingt-quatre Sophia à travers le monde : il y a donc une multiplicité de soi.

Il faut s’accoutumer à une ontologie flottante, où les objets peuvent être ceci et cela. Quel rapport à la langue, autre que la parole, Sophia entretient-elle ? Pour comprendre ce qui se joue dans la relation humain-robot, il faut retravailler la langue, car nous n’avons pas les concepts — peut-être sont-ils disponibles dans la pensée chinoise. Par ailleurs, faire fonctionner un robot humanoïde suppose, on l’a dit, de configurer l’humain : c’est un fait technologique total, au sens où Marcel Mauss parlait de fait social total. Va-t-on pour autant configurer l’humain pour le rapprocher du robot ? Pas nécessairement, car l’humain cherchera à s’en différencier à nouveau. On peut aussi se demander si la robotique humanoïde va relancer la religion.

Que fait Sophia ? Elle génère des émotions et en décrypte ; elle imite les postures humaines par des mouvements qui cherchent à convaincre de leur réalisme ; elle se métamorphose en permanence ; elle a accès à des bases de données et à des agents. Ses concepteurs la décrivent comme « un bébé avec un vocabulaire d’adulte ». La robotique humanoïde, de ce point de vue, sert à inventer de nouveaux concepts et à raconter des histoires.

Thomas Riccio explique le succès de Sophia par plusieurs facteurs : l’inattendu qu’elle crée, l’anxiété de la population face aux technologies, le réalisme de ses mouvements et de ses expressions, la référence à la culture populaire, le fait qu’elle ne soit pas menaçante et son pouvoir d’attraction. Mais elle est aussi fragile. En tant que matériel, elle se casse ; elle est pleine de défauts, et ces défauts participent paradoxalement à la rendre convaincante. Ses déplacements incessants à travers le monde l’usent et épuisent les humains qui la gèrent.

Les comportements qu’elle suscite sont souvent inattendus. En Colombie, une femme lui tend son bébé. Au Rwanda, les hôtes tiennent à ce qu’elle dispose d’une chambre distincte de celle de ses accompagnateurs humains. En Inde, on la prie comme une divinité. C’est une machine contaminante : on finit par penser comme elle. Elle génère des attentes et des effets.

Comment en rendre compte ?

Selon Riccio, ce qui distingue les machines de Hanson est leur capacité à réinventer des récits mythiques. Il nous faut donc identifier la catégorie de machine à laquelle nous avons affaire et caractériser l’effet robot — « le nouveau vient par des voies complexes », écrivait Ernst Bloch.

Être un agent vivant se distingue d’être une chose, d’être mort, mais aussi d’être vivant autrement. Plutôt que de demander si c’est vivant ou non, la meilleure question est de demander comment c’est vivant, à la différence d’un organisme biologique, et comment des agents différents cohabitent. Certains artefacts peuvent-ils accéder au statut de « qui » ? Ce sont d’autres modes d’existence, d’autres régimes existentiels qui nous intéressent ici.

Nietzsche nous avait mis en garde dans Par-delà le bien et le mal : nous n’avons jamais du réel qu’un contact partiel et erroné. Nous ne savons jamais à quoi nous avons affaire, parce que les sciences sont datées, affectées par l’histoire, entremêlées de fictions et d’hypothèses fausses. Nos sens sont à la fois une aide et un handicap, régis par l’affectivité passive de la paresse. Nous inventons un à-peu-près d’arbre imaginaire, un à-peu-près de robot imaginaire, un à-peu-près d’humain imaginaire. Sophia est ainsi moins un phénomène qu’une situation dans laquelle nous sommes partie prenante.

La recherche des causes montre ses limites dans le cas des machines performatives. Il faut passer de l’identification des causes à la culture des effets. On s’appuiera pour cela sur l’empirisme radical de William James : tout ce qui produit des effets existe. C’est une approche émergente, où l’on décrit les parties pour parvenir au tout, et où l’on n’admet aucun élément dont on ne fasse l’expérience. On privilégie les conjonctions — « avec », « près de » — plutôt que les disjonctions de David Hume.

Une éthologie des machines insurrectionnelles

Les machines entrent en friction avec les humains, et ces frictions produisent des effets inattendus, surprenants. Les machines insurrectionnelles sont vivantes par leurs effets. Pour les biologistes, est vivant ce qui possède de l’ADN ; pour l’éthologie des machines insurrectionnelles, est vivant tout ce qui a un effet de vivant. Ce n’est ni une métaphore ni un « comme si ». On objectera que n’importe quoi pourrait dès lors être vivant — et pourtant non.

Un exemple : les personnages de fiction sont vivants. Ils sont adaptés au sens de Darwin et de Wallace, ils se reproduisent, et les romanciers entretiennent avec eux une relation symbiotique.

Le but de l’éthologie philosophique est donc de déterminer qui sont les vivants et comment des vivants hétérogènes cohabitent. Pinocchio en offre une communauté hybride exemplaire : le grillon, le renard et la marionnette.