Introduction to Digital Humanities / Introduction aux humanités numériques

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Author

David Colliaux

Published

September 16, 2026

Introduction aux humanités numériques : histoire, apports et critiques

Ce cours de Léa Saint-Raymond, proposé dans le cadre de l’Observatoire des humanités numériques, s’appuie notamment sur l’ouvrage de Pierre Mounier, Les Humanités numériques. Une histoire critique. Il retrace les liens étroits entre les sciences humaines et l’informatique, tout en interrogeant les promesses, les limites et les enjeux politiques des humanités numériques.

Une histoire liée à celle de l’informatique

Les humanités peuvent être définies, dans une perspective inspirée de Jürgen Habermas, comme les disciplines qui étudient le monde social vécu. Leur rencontre avec l’informatique s’inscrit dans une histoire technique plus large, qui va des cartes perforées à la machine de Turing, puis au développement d’IBM, entreprise issue de la fusion de plusieurs sociétés spécialisées dans le traitement mécanographique de l’information.

Le jésuite italien Roberto Busa est généralement considéré comme l’un des pionniers des humanités numériques. À partir de la fin des années 1940, il entreprend d’étudier la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin en se servant de cartes perforées, d’abord manuellement, puis en collaboration avec IBM. Il utilise notamment le SSEC, ou Selective Sequence Electronic Calculator, afin de repérer les occurrences et les cooccurrences de certains mots. Il s’intéresse en particulier à la préposition latine in.

Cette démarche provoque un changement de perspective majeur : le texte n’est plus seulement envisagé comme une œuvre à lire et à interpréter, mais comme une base de données composée de mots et susceptible de faire l’objet de traitements automatisés. Le projet de Busa prend ensuite une dimension industrielle avec la création du CAAL, son laboratoire installé à Gallarate, à proximité du site italien d’IBM. Ce laboratoire, financé notamment par Euratom, repose largement sur le travail d’opératrices, qui sont majoritairement des femmes.

La collaboration avec Busa constitue pour IBM une vitrine humaniste. Elle permet à l’entreprise de mettre en avant les usages savants et culturels de ses technologies, alors qu’elle participe également à des projets militaires. Cette rencontre entre des mondes professionnels différents peut être rapprochée de la notion de « zone d’échange », ou trading zone, développée par l’historien des sciences Peter Galison.

L’Index Thomisticus, résultat du travail de Busa, devient l’une des premières grandes bases de données textuelles consacrées aux humanités. Son informatisation, puis sa mise en ligne, annoncent les corpus numériques aujourd’hui accessibles sur Internet. Après une période de moindre visibilité, les humanités numériques connaissent un nouvel essor au tournant des années 2000, notamment avec la création du Stanford Humanities Lab.

Ce que les ordinateurs apportent aux humanités

L’un des premiers apports du numérique consiste à faciliter l’accès au patrimoine culturel. Des dispositifs comme Radiance proposent ainsi des archives hypertextuelles conçues comme des « jukebox de connaissances ». Leur organisation favorise la sérendipité, c’est-à-dire la possibilité de faire des découvertes inattendues en circulant librement parmi les documents.

Le numérique permet également de renouveler les échelles de lecture. Le distant reading, ou « lecture distante », théorisé notamment par Franco Moretti dans ses travaux sur l’émergence du roman, consiste à étudier de très grands ensembles de textes grâce à des méthodes quantitatives. Cette approche, devenue l’un des thèmes les plus fréquemment associés aux humanités numériques, peut être rapprochée de « l’anthropologie en fauteuil » pratiquée par Marcel Mauss, ou encore d’une forme de « littérature en fauteuil » : le chercheur travaille sur des données rassemblées à grande échelle sans nécessairement retourner directement aux sources matérielles.

Plusieurs projets et outils illustrent cette approche, comme la textométrie, Hyperbase, les ressources de l’ATILF ou encore Hyperprince. Leur statut soulève cependant une question importante. Ces bases de données ne sont pas de simples instruments techniques et neutres : leur constitution suppose un travail de sélection, de structuration et d’interprétation. Elles doivent donc être considérées comme des œuvres de l’esprit, reconnues et citées comme telles.

Pour Willard McCarty, figure importante du humanities computing, l’ordinateur peut être comparé à un « télescope pour l’esprit ». Il ne remplace pas la recherche, mais permet de faire apparaître des phénomènes jusque-là difficiles à percevoir. Le projet Mapping the Republic of Letters, qui cartographie les correspondances entre les savants de l’époque moderne, illustre cette capacité à représenter de vastes réseaux intellectuels.

Ces méthodes comportent néanmoins un risque : celui de produire des recherches insuffisamment ancrées dans les disciplines historiques, littéraires ou philosophiques. L’article consacré à la « culturomique », publié dans Science en 2011, a par exemple été critiqué en raison de la faible implication des historiens dans l’analyse et l’interprétation des résultats.

Pour une critique des représentations numériques

Les humanités numériques ne consistent pas uniquement à appliquer des méthodes mathématiques aux objets culturels. Il faut aussi interroger les catégories et les représentations produites par ces méthodes. Johanna Drucker propose ainsi de passer de la mathesis, idéal cartésien d’une connaissance mathématique du monde, à une aesthesis, c’est-à-dire à une informatique spéculative qui accorde davantage de place à l’expérience et à la perception.

Drucker distingue notamment les data des capta. Le terme data suppose que les données existent indépendamment de l’observateur et qu’il suffit de les recueillir. La notion de capta souligne au contraire que toute donnée est « prise », construite et sélectionnée selon un point de vue particulier. Toute représentation dépend donc d’un rapport situé à l’expérience.

Le projet Mapping the Republic of Letters permet de comprendre cette critique. Sur certaines cartes, des lignes droites relient les villes entre lesquelles circulaient les lettres. Or ces traits ne correspondent pas aux itinéraires réellement empruntés. Une représentation plus rigoureuse devrait tenir compte des voies postales, des moyens de transport et des obstacles géographiques afin de restituer le parcours concret des correspondances.

Drucker propose également « d’esthétiser » la représentation du temps, par exemple grâce à des curseurs non linéaires tels que le now-slider. Il s’agit de remettre en question l’apparente neutralité des frises chronologiques et des interfaces numériques. Plus généralement, les graphiques doivent faire l’objet d’une lecture critique, car ils produisent souvent de fausses évidences. Les fonds de carte eux-mêmes ont une dimension politique : le tracé des frontières, le choix des noms de lieux et le centrage géographique traduisent toujours une certaine conception du monde.

Préserver les méthodes critiques des humanités

Le recours au numérique ne doit pas conduire à oublier les méthodes propres aux humanités, fondées sur la critique et l’interprétation. Milad Doueihi, dans Pour un humanisme numérique et La Grande Conversion numérique, défend ainsi la nécessité d’intégrer le numérique à une réflexion humaniste, au lieu de le considérer comme une simple révolution technique.

Les approches culturomiques connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt, notamment avec des structures comme le Culture Lab de l’École normale supérieure. Cette évolution rend d’autant plus nécessaire une réflexion sur la sélection et la conservation des données. Les méthodes de l’archivistique peuvent notamment aider à élaborer des règles de désherbage, c’est-à-dire à déterminer quels documents doivent être conservés, écartés ou supprimés.

Les humanités numériques occupent enfin une place particulière dans la cité académique et posent la question de leur contrat social. Le numérique peut constituer à la fois une béquille et une arme pour les humanités. Il leur fournit de nouveaux outils et une visibilité institutionnelle, mais il peut aussi devenir une contrainte : pour obtenir un financement, les projets de recherche sont souvent incités à intégrer un volet numérique, même lorsque celui-ci n’est pas indispensable.

Les trajectoires professionnelles témoignent également de la proximité entre la recherche numérique et les grandes entreprises technologiques. Jean-Baptiste Michel, premier auteur de l’article de 2011 sur la culturomique, a ainsi rejoint l’entreprise Palantir. Dans le même temps, certains discours institutionnels, notamment au Japon, ont pu envisager de réduire ou de fermer des départements consacrés aux humanités, au nom de leur supposée faible utilité économique.

Ces évolutions conduisent à une question politique centrale : voulons-nous que le développement des humanités numériques aboutisse à une technocratie, dans laquelle les outils et les données seraient contrôlés par quelques spécialistes ou entreprises, ou qu’il favorise une participation citoyenne à la production des savoirs ? Des projets collaboratifs comme PhotosNormandie ou le Quilt Index montrent que le numérique peut aussi permettre à des communautés non universitaires de contribuer à la description, à la conservation et à l’interprétation du patrimoine.

Les humanités numériques ne doivent donc être envisagées ni comme une simple application de l’informatique aux sciences humaines ni comme une solution automatique à leurs difficultés. Elles constituent un espace de rencontre entre techniques, disciplines savantes, institutions et société civile. Leur intérêt dépend de notre capacité à utiliser les outils numériques tout en maintenant une réflexion critique sur leurs présupposés, leurs représentations et leurs effets politiques.